Le Club

L’autre jour, Françoise est entrée en coup de vent dans le poulailler.

« Ca suffit ! elle a dit. Lolicotte tuée par un autour de malheur, les deux poulettes et le petit coq blanc emportés par le renard… Ca ne peut plus durer ! Il faut faire quelque chose : on va monter un club d’autodéfense ! »

Nous avons toutes caqueté notre accord. Oui ! Oui ! C’était ce qu’il nous fallait : un club d’autodéfense ! Quand le silence est un peu revenu, Quocotte s’est risquée : « C’est quoi, un club d’autodéfense ? »

Nouveau caquetage :  » Oui ! Oui ! C’est quoi, un club d’autodéfense ?

– C’est un atelier-poulailler où vous allez apprendre à vous défendre, à combattre celui qui vous attaque pour le faire fuir et qu’il n’ait pas envie de revenir de sitôt ! »

Oui ! Oui ! Nous avions envie de ça, apprendre à nous défendre et filer une bonne raclée au renard !

« Mais comment fait-on ? a dit Quocotte.

– Mettez-vous en rang, les unes à côté des autres. »

Et alors, on a commencé les entraînements. Tous les jours pendant une heure, on faisait des exercices. On apprenait à rouler par terre, à sauter les serres en avant,  à darder le bec vers les yeux au-dessus du museau d’un renard de paille, à montrer les dents (oui, je sais), à  jeter les ailes en avant alternativement… Et un, et deux, et trois, et quatre !

Ah ! On en a soulevé, de la poussière !

Mais quand la petite faisane est allée couver dans la haie et que le renard l’a emportée dans la nuit, nous étions toutes en train de dormir… Nous n’avons pas eu une chance de la sauver…

Mais qu’il vienne, face à nous, dans la lumière du jour, il verra, Goupil ! Il n’a qu’à bien se tenir !

Et un, et deux, et trois, et quatre !!!

Le Club d'autodéfense
Dessiné par Géraldine

Le chevreuil

Hier, quand Françoise est rentrée, ça se voyait que ça n’allait pas. Elle avait une drôle de tête. Elle est venue nous donner notre pâtée. Et puis elle s’est assise sur la palette du poulailler. Je me suis installée à côté d’elle. La petite faisane s’était envolée sur une haute branche du grand chêne. Cracotte et Dorycotte picoraient quelques derniers grains de riz. Fricotte s’installait pour pondre.

– J’ai tué un chevreuil, elle m’a dit.

Évidemment, c’était embêtant.

– Je n’ai pas pu l’éviter… Il est mort…

Elle avait les larmes aux yeux.

– Et maintenant, il est  seul. Tout seul. Pour toujours.

Il s’était mis à neigeoter. Les flocons voltigeaient, légers comme des duvets. Ils se posaient sur notre plumage, sur les cheveux de Françoise. Elle avait les yeux dans le vague. Elle était revenue dans ce champ, au bord de la route où un jeune chevreuil avait rencontré son destin, dans l’insouciance d’un moment.

La neige tombait plus drue, à présent. Elle tombait sur le poulailler et le pré au-delà. Elle tombait sur les collines au loin. Elle tombait par-delà notre monde. Elle s’amassait sur les branches, les ronciers et comblait les fossés. Elle tombait impassible sur le cadavre du chevreuil. Nous n’avions pas bougé, l’une et l’autre, et nous regardions tomber la neige, silencieuse et implacable, sur tous les vivants et les morts.

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Françoise me lit souvent des histoires, les soirs d’été. Et parfois, il m’en reste des mots dans la tête. Là, je crois qu’il me restait des mots d’une histoire de James Joyce et d’une autre de Joseph Kessel.

Pourquoi faut-il ?

Le petit coq brahma bleu est parti.

Une dame l’a emporté dans un carton.

Ses deux frères et sa soeur sont restés un peu drôles.

Je ne les connais pas bien, ces jeunes. Ce n’est pas que je ne veux pas les connaître. C’est qu’on ne se mélange pas trop avec eux. On attend qu’ils grandissent et qu’ils viennent doucement vers nous.IMG_0337

Mais je les regarde de loin, parfois. Ils sont tous les quatre ensemble. Ils dorment ensemble dans le petit poulailler, ils mangent ensemble, ils se reposent ensemble. Ils jouent à la bagarre ensemble et ils lissent leurs plumes ensemble. Ils ont l’air heureux ensemble.

Et là, l’un d’entre eux est parti… Et il y a un vide parmi eux. Une absence. Et ils sont mal à l’aise.

Alors j’ai demandé à Françoise :

« Pourquoi ? Pourquoi faut-il qu’on soit séparés alors qu’on s’aime et qu’on est heureux ensemble ? »

Françoise baisse le nez et ne répond pas.

Lolicotte

Lolicotte est morte.

C’était une belle journée et il n’y en a pas tant, ces jours-ci. Le ciel s’était ouvert et le soleil descendait à flots. Mais ce jour-là, quand le ciel s’est ouvert, il n’y a pas que le soleil qui est passé. Un épervier de malheur s’est engouffré dans le passage et s’est abattu sur Lolicotte. Qu’a-t-elle pensé à ce moment ? A-t-elle eu peur ? Aucune de nous ne peut le dire… Elle était morte en un rien de temps. Nous avons toutes fui à couvert de toutes nos pattes, terrorisées.  Et même quand Françoise est arrivée, nous ne sommes pas sorties de nos cachettes. Il nous a fallu beaucoup de temps pour avoir le courage de ressortir notre bec de sous nos abris.

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Lolicotte, c’était la plus douce d’entre nous. Je ne l’ai jamais vue donner un coup de bec à quiconque.  Elle suivait son petit bonhomme de chemin sans trop se préoccuper de  ce que les autres poules en pensaient. Elle avait décidé, avec sa meilleure amie, Manicotte, que rien ne valait dormir à la belle étoile. Et elles ont passé toutes les nuits d’été dans le grand chêne, au-dessus du poulailler.

A l’automne, quand Manicotte a commencé à couver, Lolicotte a continué à dormir sur sa branche. Mais là, ça ne plaisait plus trop à Françoise. Parce que le froid venait et avec lui, le vent, la pluie. Alors Françoise a attrapé Lolicotte avant la nuit pour la mettre dans le petit poulailler des jeunes. Et comme il était un peu tôt, elle gardait Lolicotte à la maison en attendant la nuit.

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Lolicotte a compris la manoeuvre à sa façon : quand l’après-midi tirait à sa fin, elle allait se poster devant la baie vitrée, attendait que Françoise lui ouvre la porte, entrait et sautait sur le bras du canapé en attendant l’heure, l’heure où Françoise l’emmènerait au petit poulailler. Et elle restait là à caqueter. Françoise m’a dit qu’elle lui racontait toutes sortes de choses, sur la vie des poules, le vent de la nuit dans le plumage, l’aube qui paraît dans le lointain… Un beau moment entre elles deux, un rituel heureux qui tisse des liens…

Je sais ce que Françoise va faire. Ce sera comme pour Bécotte et Ricotte, pour le petit faisan aveugle et les deux poulettes emportées par le renard. Françoise va planter un grand rosier pour que nous n’oubliions jamais Lolicotte.

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Le jour où l’épervier a tué Lolicotte, il faisait beau soleil. Et pourtant l’eau coulait sur le visage de Françoise.

 

 

Ce  texte participe au festival de La Cavalcade des Blogs, dont l’édition en cours (hébergée par Aurélie du blog A dada mon dadou) invite à raconter une histoire  fabuleuse d’animaux.

La princesse aux oeufs verts

Kalicotte, c’est la chouchou.

Françoise a beau dire, Kalicotte, c’est sa chouchou. C’est la seule qui a le droit, avec la faisane, de dormir à la maison toute l’année.

C’est vrai qu’elle est mignonne, Kalicotte. Elle est toujours en mouvement, d’un pas vif et décidé. Sa petite huppe se balance sur sa tête avec beaucoup de grâce et lui donne de l’allure. Sa jolie crête toute plissée se balance à chacun de ses mouvements.

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Elle ne se mêle pas volontiers à nous. Mais c’est que nous ne lui faisons pas toutes bon accueil. Alors elle préfère rester un peu seule ou va se joindre au groupe des jeunes, selon son humeur.

Kalicotte, c’est la seule à qui Françoise fait des câlins de barbillons. On l’envie toutes un peu pour ça. Mais peut-être que si on lui demandait… à Françoise…

Kalicotte est née à la maison, il y a un an, autour de Noël. Elle y a grandi et considère que c’est chez elle, que les poulaillers ne la concernent pas. On la trouve un peu snob…

Et puis, elle pond des oeufs verts !… Des oeufs… VERTS !!! A-t-on idée ? Qui pond des oeufs verts ? A part Kalicotte, nous ne connaissons aucune autre poule qui ponde des oeufs verts. Moi, cela me surprend mais pourquoi pas. Il y en a dans le poulailler que ça énerve. Elles trouvent que Kalicotte est une frimeuse.

Elle est entre deux mondes, Kalicotte. Un peu avec Françoise, un peu avec nous. Ca ne doit pas être si facile pour elle, de quitter la maison qui semble chaude, sèche, lumineuse, pour venir nous retrouver dans le froid et l’humidité, avec nos histoires de poules…

Être la chouchou, c’est être en équilibre au-dessus de deux mondes mais ne pas savoir toujours dans lequel on vit…

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Betty Plume

Betty Plume est un petit miracle.

C’est une de ces créatures, gracieuse et gracile. Sortie d’un autre monde. Une faisane.

IMG_0054Un jour, une porte s’est ouverte entre un au-delà et le nôtre. Et Betty Plume est entrée par là. Tout en elle est charmant, petit être agile et léger, aux yeux fardés de rose. En équilibre sur la porte du poulailler et hop, sur le toit ! Et flaflaflaflafla… devant la baie vitrée d’un coup d’ailes, à demander à rentrer quand il fait trop froid. Ou quand Françoise est dedans quand elle-même est dehors.  En matière d’intérieur et d’extérieur, Betty Plume veut être là où est Françoise. Elles ont une manière de communiquer, toutes les deux, une petite musique de sifflements, de cris, de mots qui tisse entre elles un lien presque palpable.

Betty Plume vit à la maison. Elle y a ses petites habitudes, comme Kalicotte. Elle dort en IMG_0058haut du buffet où elle grimpe d’un coup d’aile. Elle range ses petites pattes sous elle, tout mignonnement et s’endort jusqu’au matin, tout sagement. Et au matin, elle reprend ses petits voyages ponctués de petits cris. Betty Plume, petite fée des bois, a fait son nid dans une maison des hommes.

Betty Plume, elle a failli mourir. Sa première nuit, elle est sortie de sous le panneau rayonnant qui lui servait de maman, et dans la nuit, elle n’a pas su retrouver son chemin. Elle était un très petit poussin, alors. Françoise l’a trouvée au matin, toute froide et toute raide. Elle l’a remise sous le panneau bien chaud et au soir, tout était oublié.

Betty Plume, petite fée des bois, en équilibre sur le toit du poulailler, dans le vent de l’hiver.

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Gribouille

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Gribouille était un drôle d’oiseau. Je dis « était » parce qu’il ne vit plus avec nous, mais j’espère qu’il a une vie selon ses désirs, là où il est, maintenant.

Ce petit gars était un obsédé de la gaudriole, une hormone à pattes. C’était sans doute dû à son jeune âge mais il ne nous laissait jamais un moment de répit. Le matin, il n’était pas sorti de son poulailler depuis dix secondes qu’il était déjà en train d’entreprendre l’une de nous. Il était un peu fatigant, il faut bien le dire.

Mais attachant… Oh oui ! Très attachant… On lui pardonnait tout.

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Parce qu’il savait aussi être très attentionné. Il nous appelait quand il avait trouvé quelque chose de bon à manger. Il surveillait les alentours avec sérieux. Et Kalicotte m’a raconté que quand elle allait pondre dans le bureau – entre la bibliothèque et l’imprimante – il l’accompagnait, se couchait devant le nid tout au long de la ponte et la raccompagnait galamment dans le salon.

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Gribouille, coq hergnies

Il rendait visite à Françoise  dans sa maison tous les jours et plusieurs fois par jour. Il se couchait à côté d’elle sur la table basse et la regardait avec son bel oeil noir… Son beau regard de velours. Personne ne pouvait résister à un regard aussi profond. On lui passait tout. Surtout Françoise.

 

Il faut dire aussi qu’il avait eu une histoire de poussin pas banale. Quand il est né, après être resté trop longtemps dans son oeuf – Françoise l’a aidé à sortir – ses petites pattes étaient comme des poings fermés et il avançait comme ça, un peu bizarrement, sur ses poings fermés. Mais il avançait, parce qu’il avait une sacrée énergie, Gribouille.

_1120170 - CopieAlors Françoise lui a fabriqué de petites semelles orthopédiques pour qu’il pose ses petits pieds à plat. Ca a marché. Mais ses petits doigts étaient tout tordus. Alors re-semelles orthopédiques. Mais celles-là, il n’a jamais pu les garder plus de quelques heures… alors les petits doigts sont restés tordus et ont grandi comme ça.

 

Ca ne l’a pas bien gêné. Il a tout fait comme les autres ; il était le premier à sauter dans le saladier quand Françoise distribuait la pâtée. Toujours vigoureux, toujours joyeux. Il y a juste eu un moment de tristesse, quand ses frères et soeurs de couvée sont montés dans les arbres… Lui ne pouvait pas et il restait tout seul par terre, attendant qu’ils veuillent bien redescendre. Ce qu’ils ont toujours fait.

 

Et puis un jour, il a commencé à faire le bête : quand quelqu’un venait voir Françoise, Gribouille l’attaquait. Oh ! C’était juste pour dire : « Ici, c’est chez moi, pas chez toi ! » Mais les humains ne comprennent pas bien ces choses-là… Ou plutôt, ils les comprennent très bien mais ne veulent pas permettre aux poules et coqs de se comporter comme eux. Et Françoise n’avait pas d’endroit où enfermer Gribouille pour qu’il laisse les gens tranquilles.

Françoise a donné Gribouille à d’autres gens. Le jour où il est parti, elle a beaucoup pleuré. Et le lendemain encore. Et encore après.

Un jour elle m’a demandé : « Tu crois qu’il y avait une solution que je n’ai pas trouvée, Ariscotte ? Tu crois qu’on aurait pu le garder ? » Elle avait dit la même chose pour Jolicoq, mais ça, c’est une autre histoire…

Gribouille est parti, et tout son joyeux remue-ménage avec lui, toute sa vitalité…  Il était agaçant souvent, mais il nous manque.